Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?
Jeannine Raddaz : Je suis née à Nivorin alors que j’avais 7 mois ! Quinze jours après, on me montait déjà à l’alpage des Besoens, on me donnait du lait de chèvre écrémé. Je suis née Mollard, ma mère s’appelait Gabrielle, comme un oncle mort à la guerre de 14. J’ai passé le certificat d’études puis je suis allée à l’école ménagère des Myriams à Saint-Gervais jusqu’à 16 ans. Après, je suis partie bosser.
J’ai travaillé à Renaitre chez Paul Mollard à Nivorin, c’était une pension de famille. À 19 ans, je suis entrée à l’école de ski, à Noël 63. Ça a été le début d’une carrière de ski toute ma vie. Et l’été, je montais en alpage et je faisais les foins avec ma mère. Moi, c’est Les Contamines toute ma vie. Je suis pas allée bien loin. Du Nivorin, je suis venue au Cugnon, et puis des Besoens je suis montée à la Rollaz.
Tu sais, moi j’en ai pleuré des orages en montagne. Une fois avec mes génisses coincées au col de la Fenêtre, sous le Rochassets que ça s’appelle. Je peux te dire que j’en ai bavé ce jour-là. La grêle, les éclairs, le tonnerre qui tombait les uns après les autres. Faut pas dire, celui qui a jamais été en montagne il peut pas comprendre.
À la Rollaz j’étais bien, c’était mon paradis là-haut. Aux Besoens c’était que des petites écuries, après à la Rollaz je pouvais en mettre vingt, et on a même agrandi. On avait même une salle de bain. Je me suis mariée avec Michel Raddaz le 10 juin 1967. Le 17 on emmontagnait à la Rollaz, c’était notre voyage de noces (rires). On en a bavé. On avait une vache à Yvonne Roch Duplan qui cherchait à se sauver, elle avait été encornée par une vache de Benoît Cuidet, ça l’avait vexée. Ils nous l’ont arrêtée trois fois à Nant Borrant, elle voulait redescendre. À l’époque on allait encore en champ, on faisait pas les parcs.
On faisait même les fromages de 30 kilos sur place, le gruyère de montagne. Les clients venaient nous voir, on osait pas sortir, on était coffe.
Tu sais pourquoi j’ai tant de forêt aux Contamines, et que j’ai tout refilé à la commune ? J’avais un arrière arrière-oncle ébéniste à Paris. Quand il est revenu au pays et que les clients pouvaient pas payer, ils le payaient en forêt.
Quand ma belle-mère est décédée, on pouvait plus faire pension de famille. On a transformé l’étage en appartement et les clients continuaient à venir, mais ça nous faisait moins de boulot. En 71, Marius Jacquemoud et André Bosson m’ont construit l’écurie où j’habite maintenant. Fallait qu’on décide quelque chose. Si on voulait continuer la ferme, on pouvait plus rester à cinq vaches, il en fallait davantage.
J’ai bossé jusqu’en 2009 avec l’exploitation, avec des génisses qu’on prenait en hiver à partir de 2003. Puis on a pris la retraite pour de bon. J’ai arrêté d’enseigner en 95. On avait rénové l’écurie avant ça, en 2003.
Et nos anciens clients, devenus des amis, continuent à venir tous les ans. La première fois, ils étaient venus à la Cordée.
Selon vous, quel est aujourd’hui le principal enjeu collectif à résoudre pour redonner un cap clair aux Contamines ?
Jeannine : Déjà faut arrêter de construire dans tous les sens. Y en a trop. Avant il fallait 800 mètres de terrain pour pouvoir bâtir, il aurait fallu garder ça comme ça. Regarde maintenant, on est tous les uns sur les autres, et en plus c’est que des chalets fermés les trois quarts de l’année.
Et surtout, il faut nous interdire les trois bâtiments vilains qu’ils veulent faire dans le village.
Qu’est-ce qui vous a convaincu de soutenir notre démarche plutôt qu’une autre ?
Jeannine : Il faut du changement, y en a toujours pour les mêmes.
Qu’est-ce qui fait, pour vous, la singularité et la force de notre station-village ?
Jeannine : On se connaît tous, c’est une vie de village. On s’entend pas trop mal malgré tout. Le dimanche je suis toute seule, j’appelle les copines et on se retrouve cinq ou six autour de la table. Avant on était une vingtaine, mais bon… c’est la vie. Michel, il adorait raconter toutes ses histoires autour d’une table de copains.
Si on vous demande de citer un seul endroit aux Contamines, ce serait lequel et pourquoi ?
Jeannine : Le Cugnon. J’ai été longue à m’y faire, mais maintenant je retournerais pas à Nivorin.
Puis la Rollaz évidemment. Là-haut, même avec l’orage de grêle, on était pénard. Les vaches revenaient toutes seules à l’écurie. Pas de passages dangereux, rien du tout.
C’était confortable, autant pour la maison que pour les pâturages. Et puis c’était des bons pâturages. On remontait vite en taux protéique quand on était là-haut, en matière grasse pour nos vaches.
Comment imaginez vous le village dans 50 ans si on ne change rien… et si on agit ?
Jeannine : Un village tout construit, et puis si un jour y a plus de neige, est-ce que les gens continueront de venir ? On sait pas. Si on a du mal à se loger ici, ce sera une identité, une culture perdue, sans terrains. Un village mort.
Dans cinquante ans, on sait pas comment ce sera. Quand on voit l’état du monde, on sait pas ce qui nous pend au nez. La période est plutôt à la prudence, puisqu’on sait pas où on va. Y a urgence à préserver tout ça. Mais si un jour y a plus de sports d’hiver, je sais pas comment ça va tourner.
Si vous aviez carte blanche pour un projet utile à tous, lequel serait-ce ?
Jeannine : Un projet dans l’agriculture, ça manque vraiment. Moi j’aimais ça. On a le lait qui est bien rémunéré avec nos fromages AOP. C’est aussi une question d’identité, de culture du village.
Ah qu’est-ce que je les aimais, mes vaches. J’espère que Niels Mattel pourra trouver une solution d’ailleurs… ceux qui pensent que tu peux surveiller des vaches à distance y connaissent rien. Regarde ces photos sur mon mur, je peux te nommer toutes les vaches. Je me souviens du nom qu’on a donné à toutes nos vaches depuis que j’étais gamine.
Là il y a Altesse et Duchesse, la mère et la fille, et puis y a Heureuse. Là son premier veau. On les faisait vêler à trois ans.
Qu’aimeriez-vous transmettre aux générations futures qui vivront ici ?
Jeannine : Le bon sens paysan, l’amour du territoire. Retrouver de la solidarité, se serrer les coudes entre habitants. Comme c’était le cas autrefois. Quand y en avait un qui était dans la mouise on allait lui porter secours.
Tandis qu’aujourd’hui, c’est chacun pour soi.
Si vous devez résumer notre projet pour mars 2026 en un seul mot, ce serait lequel ?
Jeannine : Solidarité. Faut s’aider. Mes voisins, l’autre fois, m’ont dit : « On aimerait bien finir nos jours comme vous. » Bah c’est sûr, ils voient toujours des voitures devant chez moi (rires). On joue aux cartes avec les amis, on rigole et on se soutient moralement.